Fondateur d'Esseleadership, Rémi Tremblay témoigne de son parcours et de son travail actuel pour développer l'éthique dans l'entreprise.
Depuis le début de l’année, réfléchissant à la mission d’I&C «promouvoir l’engagement éthique des partenaires de la vie économique», quelques personnes de Montreal sont allées à la rencontre d’acteurs déjà engagés sur ce terrain.
Alain Marchildon et Benoît Charlebois, sont membres d'I&C-Canada et du groupe "Ethique et partenaires économiques" à Montréal. Ils s'entretiennent avec Rémi Tremblay, qui a fondé Adecco-Quebec à l’âge de 22 ans. En 2004, il publie “Les fous du roi”, livre dans lequel il partage sa reflexion sur le pouvoir, dénonce la tyrannie des actionnaires et lance un plaidoyer sincère en faveur de l’éveil de notre conscience et du respect de nos valeurs profondes.
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Q : Rémi Tremblay, quelle fut l’étincelle qui a allumé votre volonté de dénoncer, changer, influencer?
Depuis que je suis petit, je veux changer le monde. Avec les années, j’ai réalisé que je n’avais que du pouvoir que sur moi-même et que c’est d’abord en changeant moi-même que je pouvais changer le monde. Quand j’ai vécu le grand scandale d’Adecco, ce fut pour moi l’apothéose de la folie. Je me suis aperçu jusqu’où notre façon magnifique de « se vivre » ensemble dans une organisation pouvait être envahie par la méfiance, cette méfiance qu’on permet de s’installer. C’est là que j’ai eu besoin d’hurler. Et que j’ai écrit Les fous du roi. Et depuis la publication du livre, il s’est développée en moi une paix immense, que je ne connaissais pas avant.
Avec Adecco Québec, j’avais vraiment réussi à créer une organisation extraordinaire où on « se vivait » bien ensemble, où on était très en cohérence avec nous-mêmes. Les gens étaient tous accueillis réellement tels qu’ils étaient, avec ce qu’ils étaient et n’étaient pas. Puis, à la tête d’Adecco Canada, j’accompagnais des chefs d’entreprise et j’étais touché de constater combien nos leaders d’entreprise n’allaient pas bien. Avant on savait combien les employés n’allaient pas bien mais aujourd’hui les leaders sont encore moins bien que les employés. Si nos leaders ne vont pas bien comment voulez-vous que nos employés aillent bien. Ça me tourmentait énormément, et quand le scandale est arrivé chez Adecco, je me suis dit que c’était le temps de sortir du silence car, dans nos entreprises, il s’est développé une loi du silence. Alors j’ai hurlé que l’on devait pouvoir « se vivre » autrement en entreprise.
À la publication du livre Les fous du roi, certains chefs d’entreprise m’ont dit : « Pour qui te prends-tu Rémi? Comment as-tu osé nous faire ça à nous les présidents? ». Je leur ai répondu : « NOUS les présidents d’entreprise, c’est qui ça? Vous m’incluez dans un groupe auquel je n’appartiens pas, ce groupe qui se permet de faire presque n’importe quoi sans trop en parler!
Il était temps de mettre fin à la folie de nos organisations. Il était urgent que l’on ouvre un dialogue sur la façon dont on « se vit » et que l’on se réinvente. Ce que j’ai voulu faire en publiant ce livre c’est de légitimer les leaders. Alors que j’étais moi-même leader d’une entreprise qui connaissait le succès, j’ai osé dire que je n’allais pas bien et que ça n’avait plus d’allure! Ça permettait à d’autres de se légitimer là-dedans. Parce que finalement, on se sent tous seuls. Donc, j’ai voulu un peu les aider à sortir de leur solitude.
J’ai choisi de rester chez Adecco pendant un certain temps, jusqu’à ce que je réalise que ma mission sur la terre ce n’était plus de gérer une boîte. C’était davantage d’accompagner des leaders à devenir eux-mêmes plutôt qu’à devenir ce qu’on leur demande de devenir. Il y a un an et demi, j’ai créé ESSE et je sens que je vais faire ça jusqu’à cent ans. J’ai vraiment l’impression que ce que j’ai à faire c’est de permettre à des équipes de réfléchir à ce qui les rassemble, à leur façon de « se vivre » ensemble, et comment elles peuvent se réinventer, en cohérence avec leurs valeurs. Aujourd’hui, je dédie ma vie à ça.
Donc, on travaille avec des moines, des philosophes, des artistes. On a aussi choisi d’explorer le leadership mais de sortir des écoles de gestions parce que les réponses les gens les ont eux-mêmes, donc on va essayer plutôt de permettre des rencontres, où chaque personne peut se découvrir dans la rencontre avec l’autre.
Pour revenir à cette étincelle, je me suis souvenu, il n’y a pas très longtemps, d’un moine franciscain, qui animait, des retraites religieuses à l’école secondaire, en soutane et en sandales en plein hiver. Il nous faisait nous sentir, contrairement à l’effet déprimant des sermons des curés du temps de nos parents, grandi dans notre estime de nous-mêmes, joyeux même. À bien y penser, c’est là que je me suis dit que c’était ça que je devais faire : de trouver comment permettre aux êtres humains d’être le meilleur de ce qu’ils sont.
Je me suis rappelé de ce souvenir parce qu’une journée je me suis rendu dans une grande surface et que j’ai vu une vieille statue de St François d’Assise qui m’a bouleversé, que j’ai achetée et qui trône maintenant dans mon salon. D’ailleurs ça faisait longtemps que ma première éditrice et qu’une amie comparaient mon style de leadership à celui de St François.
Un matin, en tête à tête avec ma statue, j’ai eu ce gros flash-back et c’est probablement là que j’ai senti l’éveil ou l’appel en moi. Ça été un moment tellement confirmant par rapport à ce que je veux faire aujourd’hui. Finalement, je fais aujourd’hui ce que je voulais faire à 7-8 ans.
Nous travaillons avec des grands leaders ici au Québec, Danièle Sauvageau par exemple (entraîneur de l’équipe féminine championne olympique de hockey sur glace), ou des gens du Cirque du Soleil. Les premières années nous réfléchissions avec eux à ce qu’ils voulaient faire de leur vie, de plus en plus maintenant, on réfléchit à ce la vie veut faire de nous et en nous. On se détache de notre égo et on regarde comment on peut servir davantage.
Quand on me pose cette question, je réponds que mon appel c’est de partager ma capacité d’aimer qui est indescriptible. Je suis capable de voir le meilleur de l’autre sans jugement. Aujourd’hui, j’ai décidé de dédier ma vie à ça. Je ne me sens plus tellement appeler à l’action et pourtant j’ai créé cinq entreprises. Je me sens vraiment appelé par la contemplation mais dans le but de pouvoir aimer mieux, de pouvoir donner accès à un Amour universel, plus grand que moi, qui nous vient de Dieu ou la Vie, si on veut.
Q2 : Quel lien fais-tu entre l’éthique dans l’entreprise et la capacité du gestionnaire d’être lui-même?
C’est drôle parce que depuis la publication des Fous du roi on me demande souvent de faire des conférences sur l’éthique. Je ne savais même pas que mon livre traitait d’éthique. Je ne suis pas théoricien, je suis entrepreneur. Je réalise que je n’ai pas une connaissance très savante de l’éthique. Pour moi, il s’agit d’abord d’établir, d’identifier et d’évaluer ses propres valeurs et croyances. Puis, en fonction de ce noyau intérieur, de qui l’on est vraiment en tant qu’être humain, de se définir une éthique personnelle. Ensuite, ce qui permet d’accéder à une éthique supérieure, parce qu’une éthique imposée par le haut, je n’y crois pas, c’est le partage des éthiques personnelles par le discernement. Un partage qui est inclusif des points de vue de chacun et qui arrive à l’essentiel, à ce qui nous rassemble et qui fait émerger du groupe une éthique commune. Finalement, pour moi, l’éthique c’est d’ouvrir des dialogues sur ce qui est important. Des dialogues qui permettent à 10, 100, 1000 personnes d’arriver à une éthique tellement supérieure qui se rapproche des principes fondamentaux. L’éthique c’est d’être en cohérence avec soi-même comme personne et avec le NOUS du groupe. Je n’ai pas d’autre définition. Chaque groupe doit se définir une éthique et vivre en cohérence avec cette éthique commune.
Q3 : Votre définition de l’éthique semble assez loin de ce qu’on peut voir avec la loi Sarbanes-Oxley et les normes imposées par les autorités financières. Voyez-vous un moyen d’influencer ces acteurs économiques?
Tout d’abord, à mon avis la loi Sarbanes-Oxley ne tient pas compte de l’humain. C’est une réaction à une urgence et c’est une démonstration du fait qu’on ne comprend pas l’Homme. C’est une loi productrice nationale brute de méfiance! Elle a été mise en place par des technocrates et elle a des effets très sournois. La confiance engendre la confiance… et cette loi va à l’encontre de ce principe.
Il faut plutôt mettre en place des gestionnaires en qui vous faite confiance. Parce que la journée où on engage des leaders dont on se méfie, des leaders en incohérence avec leurs valeurs, qui sont là parce qu’ils livrent les résultats à court terme, on doit mettre des contrôles. Il y aura toujours des gens non éthiques pour les contourner. Ça nous prend juste des leaders humains, intègres, en qui on peut avoir confiance.
Cette loi est non-éthique, comment peut-on être prétentieux au point de penser qu’on peut imposer une éthique? L’important c’est de définir et de partager nos valeurs pour essayer de trouver celles qui sont communes, inclusives du groupe. Notre responsabilité c’est de multiplier les rencontres vraies, des rencontres dans lesquelles il y a de vrais dialogues où émerge cette éthique commune. Pour ce qui est d’influencer ces acteurs économiques… je j’ai plus d’attentes, d’objectifs, de stratégies d’influence. Je ne veux plus me donner de mission de rendre conscient, je veux agir où il y a de la bonne terre. Je veux travailler avec des leaders qui veulent ouvrir le dialogue, où on a le courage de les ouvrir, où on a le courage de la conscience… Il y a tellement de gens qui veulent et qui se sentent seuls.
Q4 : Quels sont les défis d’un gestionnaire d’entreprise qui se sent seul pour pouvoir implanter les valeurs éthique dans l’entreprise?
Tout d’abord, il faut comprendre pourquoi il se sent seul. Si moi je n’ose pas être totalement moi-même, communiquer mes valeurs et ce qui est important pour moi, alors les autres ne le savent pas, donc je me sens seul. Mais la journée où j’ose être totalement moi-même et partager, je ne suis plus seul, et rapidement la « communauté de clin d’œil » émerge. Donc la première chose à faire c’est de prendre connaissance de qui je suis, quelles sont mes valeurs et « se vivre » en cohérence avec soi-même. À partir de ce moment je commence déjà à influencer. La deuxième étape, seulement possible une fois la première atteinte, est d’ouvrir le dialogue avec son équipe, écouter les valeurs qui nous portent ensemble… puis « se vivre » en cohérence en groupe.
Q5 : Comment le changement intime de la personne est-il si important dans l’implantation de l’éthique en entreprise?
La quête éthique nous interpelle dans nos valeurs les plus profondes. Il faut d’abord comprendre jusqu’à quel point on est prisonnier de soi même, comment on s’est éloigné de soi même et de nos valeurs. On a peur d’être jugé, peur de ne pas être promus, de ne pas être aimé, de perdre son emploi… Quand on n’est pas prêt à perdre on se perd soi même. Il faut aussi oser la rencontre avec l’autre, et discerner. Discerner en nommant ce qui est, sans jugement et en travaillant sur les causes. La journée où on a plus rien à perdre, on lâche prise… on arrête de travailler sur nos faiblesse pour faire plaisir à tous le monde, on travaille plutôt sur nos talents…et à ce moment on agit et tout le positif arrive. Il faut comprendre qu’être cohérent avec soi-même doit être plus important que tout le reste. Parce qu’on ose, on réussit des choses extraordinaires. SOIT!