Canada, terre d’immigration. Comment passer du choc culturel des débuts à une rencontre vraie et authentique avec l’autre ? Itinéraire d’une mamie pas comme les autres.
« Le passé m’appartient, le futur vous appartient, et nous appartenons au même présent. C’est ce qui nous unit » C’est par ces mots rassembleurs que mamie Henriette commence son témoignage. Elle a accepté de rencontrer une douzaine de jeunes femmes de six nationalités dans le cadre d’une matinée d’échanges du groupe bilingue Seasons of Change d’Initiatives et Changement à Montréal.
Veuve, mère de cinq enfants (dont trois au Canada et deux aux Etats-Unis), mamie est la grand-mère de neuf petits-enfants. C’est en l’an 2000 qu’elle arrive précipitamment à Montréal. Elle vient aider sa fille atteinte d’une maladie pour quelques temps. Pendant un an, bien que la santé de sa fille s’améliore et qu’elle sera finalement guérie, mamie souffre du mal du pays « A l’arrivée, c’était la misère, je ne vivais pas. Je regardais dans le rétroviseur. Le Congo me manquait. Je savais tout le travail à faire avec l’organisme de veuves que j’avais créé au pays. J’étais partie sans fermer la porte. Je ne pensais qu’à rentrer » Pourtant, la vie en décidera autrement. La situation en République Démocratique du Congo et les demandes de ses enfants finiront par la persuader de rester au Canada. Les débuts sont difficiles. « J’étais téléspectatrice. La vie était dans la télévision mais moi j’étais en dehors. Je ne me sentais pas utile. » Elle finit même par faire de l’hypertension. Fonceuse, elle refuse de mourir à petits feux. Objectif : s’intégrer dans la société québécoise, et pour cela travailler et payer des taxes. Son analyse première n’est pas pour la rassurer : comment trouver un travail quand on est une femme âgée, noire et immigrante ? Mais les défis ne lui font pas peur. Elle se met alors à la recherche de personnes « clés ». « Quand on arrive quelque part, il faut non seulement frapper à la porte pour montrer sa volonté d’entrer, mais il faut aussi quelqu’un de l’autre côté pour ouvrir la porte ». Le problème c’est qu’il semble difficile de rencontrer des Québécois dans les immeubles. Alors elle décide de prendre son bâton de pèlerin et de partir « à la chasse aux Québécois ».
Au début, le constat est amer. Non seulement elle est confrontée à l’incompréhension de sa propre communauté mais en plus elle s’aperçoit que toutes les mamies immigrantes autour d’elles sont tristes et seules. Oui, c’est sûr, elles sont avec leurs enfants, mais la relation avec eux a évolué, ils travaillent beaucoup, sont peu présents et elles ont l’impression qu’ils les aiment moins.
Sa foi alliée à son pragmatisme la conduisent à créer un organisme communautaire : le MIDI (mamies immigrantes pour le développement et l’intégration). Elle suit une formation pendant trois mois au Centre d’entreprenariat féminin du Québec. Pendant quatre ans, elle persévère avec peu de moyens, n’hésitant pas à y consacrer beaucoup de temps. Le prix à payer : moins de présence auprès de ses petits-enfants. Mais elle sait que cela est bon à terme pour eux : « Si je ne travaille pas, je vais mourir, et donc je serai moins longtemps avec eux. » D’ailleurs ses petits-enfants ont bien compris à qui ils avaient affaire et n’hésite pas à lui demander quand ils appellent : « bonne mamie, tu es en réunion ? ».
« Ce n’est pas en recevant uniquement qu’on peut s’intégrer. Il faut aussi donner ». C’est selon ce principe qu’elle invite chaque mamie de l’organisme à s’interroger sur ses talents personnels. On ne parle plus ici de diplômes, mais bien d’aptitudes et d’expériences. Ce qui apparaissait comme négatif devient positif grâce à sa baguette magique qui réveille le potentiel de chaque personne. Forte de son expérience africaine, elle affirme « Notre vieillissement c’est un talent ». Elles ont ainsi développé des activités rémunérées, aidées de subventions, pour des contes dans les écoles, du gardiennage d’enfants, de la couture, des échanges dans des maisons de jeunes… et ont même monté récemment une troupe de théâtre.
Et le changement est visible : non seulement les mamies sont épanouies mais aussi tout le voisinage qui n’hésite pas à les saluer dans la rue, alors qu’avant on les accusait de venir ici pour « le bien-être social ». L’intégration est palpable Mamie Henriette est une des 48 femmes honorées pour leur remarquable implication dans le développement du Sud-Ouest de Montréal, une manière de saluer son dévouement en faveur de l’intégration des personnes âgées immigrantes mais aussi québécoises car il y a aujourd’hui 9 nationalités dans l’organisme.
Responsabilisation : un maître mot. « Quand on vient dans un pays nouveau, on ne peut pas blaguer avec la vie. On ne vit qu’une fois. Il ne s’agit pas d’un brouillon. Un jour compte pour beaucoup…. Le premier responsable de ta vie c’est toi-même. Comment donner la responsabilité de sa vie à quelqu’un d’autre ? ».
Du 15 au 25 mars, à Montréal, c’est la semaine d’action contre le racisme. Cette année, le thème choisi est : « Le raciste c’est l’autre ». Là encore, mamie est sur le front. « Lutter contre le racisme, cela se fait dans les deux sens ». Elle sensibilise les jeunes africains avec qui elle est en lien « Vous devez être comme des conducteurs au volant, c’est à dire très vigilants car vous êtes une minorité visible, et vos comportements peuvent renforcer les préjugés. » Elle part d’un proverbe africain pour se faire comprendre : « Quand tu es quelque part, il faut voir quel pied danse. » C’est important de tenir compte de la réalité locale et apprendre à changer pour s’adapter.
Rien ne semble arrêter mamie. Son prochain objectif : parler l’anglais, elle prend d’ailleurs déjà des cours. Quelle énergie ! « La mort viendra me surprendre mais ne me tuera pas car mes idées continueront », dit-elle avec beaucoup de paix et de confiance. Par dessus tout c’est sa foi vivante et profonde qui touche. Elle nous confie prier beaucoup pour que Dieu lui donne l’intelligence (« et les idées viennent, comme cela… »). Elle répond alors « Que ta volonté se fasse ». Elle ajoute avec un clin d’œil « Je suis comme une ONG de Dieu ».
La matinée touche déjà à sa fin et nous aurions tellement de choses encore à partager. Les énergies sont libérées : l’une pense à sa maman haïtienne qui se sent si seule et veut la mettre en lien avec le MIDI, l’autre s’interroge sur ses talents personnels (« et moi, au fait, qu’est-ce que j’aime faire ? »), une troisième récemment arrivée retrouve espérance en voyant ou se situe aujourd’hui mamie malgré des débuts difficiles (« cela me redonne du courage et de la détermination »). Le groupe est unanime et demande par l’intermédiaire de son animatrice, Karen Bambonye : « Et nous, que pouvons-nous faire pour vous aider ? ». « Attrapez votre mamie » répond en souriant mamie Henriette. « Je crois beaucoup aux activités intergénérationnelles et interculturelles. Il faut mixer le monde. C’est d’ailleurs ce que fait Initiatives et Changement et c’est important. » Il existe de nombreuses initiatives dans ce sens qu’il faut aussi saluer. C’est par exemple le cas des cuisines collectives, ces organismes qui apprennent à des personnes de différentes cultures à cuisiner ensemble les mets les uns des autres, sans trop de frais. « Quand on avale la nourriture, on avale la personne. »
D’ailleurs les gâteaux des unes et des autres nous attendent… La rencontre se conclut par cet échange gourmand. Les paroles de mamie résonnent encore et interpellent chacune. Décidément cette femme n’en finit pas de semer, laissant à chacune le soin de cultiver ces graines. Une beau témoignage, riche en couleur, qui donne espérance et invite au changement.