Actualiser la démocratie

La vague de revendications démocratiques s’amplifie dans le monde. Organisée simultanément par I&C Inde et la Fondation indienne ICCFG (Centre IC pour la gouvernance), une rencontre intitulée « Actualiser la démocratie » s’est tenue du 8 au 12 janvier 2012 dans le centre de rencontres internationales d’I&C en Inde. D’après un rapport de Mike Brown, Jonathan Edwards and Patricia Mukhim.

Rajmohan and Usha Gandhi with Malaysian Opposition leader Anwar Ibrahim and his wife, Datuk Seri Wan Aziza Wan Ismail (Photo: Shradha  Narayanan)Rajmohan and Usha Gandhi with Malaysian Opposition leader Anwar Ibrahim and his wife, Datuk Seri Wan Aziza Wan Ismail (Photo: Shradha Narayanan)

Le Dialogue « Actualiser la démocratie » voulait faire écho aux jeunes mouvements pro-démocratie qui fleurissent un peu partout dans le monde, depuis les pays du « printemps arabe » jusqu’à l’Afrique et l’Asie du sud est. La rencontre visait à fournir une plate-forme aux hommes et aux femmes qui s’étaient lancés dans de courageuses campagnes de non-violence; prendre la mesure de l’impact des conflits et de la corruption sur le fonctionnement démocratique ; présenter des cas d’espèce de bonne gouvernance et de bon leadership ; enfin répondre au défi de l’extrémisme en proposant une autre culture, celle de la réconciliation et de l’honnêteté.
Des participants de trente-deux pays ont répondu à cet appel : ministres ou députés, activistes égyptiens de la Place Tahrir, universitaires américains, travailleurs sociaux indiens, artisan de paix rwandais, coopérant japonais etc. D’emblée, tous ont décidé de faire de la rencontre elle-même in modèle démocratique d’inclusion et de réactivité en participant au service des repas, par un moment quotidien de prière interreligieuse et l’ouverture d’un forum dans un lieu baptisé « Place de la Liberté », où chacun avait la possibilité de s’exprimer pendant deux minutes sur le sujet de son choix. Tôt le matin, une autre séance - « S’abreuver aux sources de la démocratie » - plus portée sur le spirituel, permettait aux uns et aux autres de découvrir et d’approfondir la réalité du changement selon des principes éthiques.

Lors de la séance d’ouverture, dans un message-vidéo venu de Birmanie, la militante birmane Aung San Suu Kyi, présidente du parti d’opposition, a expliqué que son pays est « sur le point de connaître une avancée capitale » dans sa quête de la démocratie. Pour cela, « nous devons nous défaire de nos propres faiblesses qui ont rendu possibles les décennies de régime militaire que la Birmanie a vécues. Pouvoir forger son propre destin exige vision et responsabilité». Mme Suu Kyi a conclu en demandant à ses amis dans le monde entier de continuer de s’intéresser intensément à l’évolution de la Birmanie en ce moment critique. Appel chaleureusement accueilli par les participants.

Dernière-née des démocraties, la République du sud-Soudan avait envoyé une délégation de vingt personnes, dont le vice-président de cette nouvelle république, Riek Machar Teny, ainsi que deux conseillers spéciaux du président, le président de la Commission anti-corruption et trois députés. « Le défi de la réconciliation et de la bonne gouvernance pour le Soudan-Sud « tel était le thème de l’intervention de Rielk Machar. Après trente ans de guerre et deux millions et demi de morts, le pays est profondément traumatisé. Les trois quarts de la population ont moins de trente ans, une génération qui n’a connu que la guerre. Une violence latente perceptible sous la surface débouche sur des conflits intertribaux. Le dirigent soudanais a terminé en plaidant pour une « initiative audacieuse » de la part de la communauté internationale, en vue de soutenir le processus de réconciliation nationale en cours.

Dans son allocution, la présidente internationale d’I&C, l’Egyptienne Omnia Marzouk est revenue sur deux événements majeurs de l’année 2011 : les printemps arabes et la naissance du Sud-Soudan. Puis, évoquant l’histoire commune de ces pays dans leur triste réalité, Mme Marzouk a présenté des excuses en tant qu’Arabe pour le commerce des esclaves au Soudan alors que, a-t-elle précisé, « l’islam condamne catégoriquement l’esclavage ». Elle a également offert l’aide de l’Association internationale I&C dans le processus de réconciliation engagé au Sud-Soudan et dans le nécessaire travail de guérison des blessures du passé en vue d’un avenir de paix, de stabilité, de démocratie et de développement.

De nombreux exemples de réconciliations ont été présentés. Une soirée a été consacrée au besoin de « guérir les mémoires blessées » qui a débouché sur les excuses nationales de l’ancien Premier ministre australien Ken Rudd au peuple aborigène pour la politique dont ont été victimes ceux qu’on a appelé « la génération volée ». Un jeune Libanais a décrit son travail pour réduire les divisions religieuses par l’éducation. Et un de ces « garçons perdus », enfant soldat formé au Soudan, a parlé de la longue route qui l’a mené de la haine à une action visant à la guérison des blessures du passé parmi ses compatriotes.
Cadre supérieur dans les medias et candidat à a prochaine élection présidentielle au Kenya, Bedan Mbugua a raconté comment il a entrepris d’arracher à la délinquance des jeunes marginaux qui, en groupe, pratiquaient la torture et le meurtre, en rendant visite à leur chef en prison jusqu’à ce qu’il renonce à la violence et réoriente radicalement sa vie.

Grand succès des ateliers de l’après-midi sur des thèmes comme : « Le défi de la démocratie, c’est s’attaquer à la corruption », ou « Renforcer la démocratie participative à la base ». Aruna Roy, assistante sociale, a parlé du collectif de villageois du Rajasthan qui a contribué à faire voter au parlement fédéral la loi (dite «loi RTI») sur les droits à l’information. Cent-mille villageois avaient été formés à conduire des « audits sociaux » qui permettaient d’exposer les cas de corruption gouvernementale. Ainsi vingt millions de dollars US ont été restitués à la suite des trois-cent-mille plaintes déposées grâce à la loi RTI.

Figure politique très controversée dans son pays, la Malaisie, Anwar Ibrahim est arrivé à la rencontre le lendemain de son acquittement lors d’un procès intenté contre lui à l’issue de graves accusations portées par ses adversaires. Ancien vice-premier ministre, il a passé six ans en prison avant que ces accusations ne soient levées. C’est en se rendant en Inde, et en se souvenant de conversations antérieures avec Rajmohan Gandhi qu’il a rédigé un communiqué de presse dans lequel il affirmait que l’heure était venue pour lui de pardonner et de travailler pour la justice et la responsabilité. « Le combat le plus important, disait-il, est celui que nous menons pour suivre ce que nous dicte notre conscience. Ce qui n’est pas juste moralement, ne peut pas être juste politiquement. » Il a mis en garde l’Occident contre son obsession islamophobique et souligné l’exemple de l’Indonésie, le plus grand pays musulman au monde, qui avait déjà tenu des élections démocratiques en 1955, puis avait retrouvé la voie de la démocratie après un intermède de dictature.

L’environnementaliste et cinéaste chinois John Liu a présenté une vidéo sur l’action menée pour restaurer le sol de trente-cinq mille km² du Plateau du Loess. Sa remise en question très sévère de « la poursuite insensée de production et de consommation est corroborée par une documentation fournie par sept pays montrant qu’il est possible de réhabiliter de très grands écosystèmes. » D’autres exemples probants ont été présentés, notamment par des villageois locaux, actifs dans le centre d’écologie rurale « Gram Pari », créé à Asia Plateau où, en quelques décennies, une terre desséchée à été transformée en un riche et nouveau écosystème.

Parlant au nom de la délégation égyptienne, la plus nombreuse, Anissa Hassouna, membre du Conseil Egyptien des Affaires Etrangères, a comparé l’émergence de la démocratie à un accouchement difficile, plus difficile encore aujourd’hui, depuis qu’on s’est débarrassé des médecins ! Pour elle, toutes les parties prenantes de la révolution - militaires, forces de l’ordre, islamistes, libéraux et surtout les jeunes qui avaient été les « déclencheurs du changement » - se trouvent maintenant d’accord pour dire que l’heure a sonné de mettre toutes les cartes sur la table et de négocier. Deux jeunes révolutionnaires de la Place Tahrir ont parlé avec émotion du soutien qu’ils accordent aux « mères des martyrs » et à un grand nombre des mille-deux-cents jeunes poursuivis en justice. L’un d’eux a rappelé le conseil jadis donné par Gandhi à Nehru : « Si tu opposes l’arrogance du pouvoir à celle de la révolution, c’est la première qui l’emportera » et conclu que l’humilité de leur combat allait devenir leur force.

La dernière séance a vu trente-deux personnes s’exprimer en guise de conclusion de la rencontre. Prahbat Kumar, ancien secrétaire général du gouvernement indien, a dit sa satisfaction : « J’ai plus appris sur la démocratie que jamais auparavant. J’ai surtout appris que, pour surmonter le passé et forger un nouvel avenir, il faut de la part de la base une volonté collective et ensuite une action collective. » Aujourd’hui président du Centre IC pour la gouvernance et à ce titre coorganisateur de la rencontre, il s’est engagé à ce que le Centre pour la Gouvernance mette en œuvre les décisions prises durant la session.

Traduit de l’anglais par Philippe Lasserre